Après presque 15 ans d’édition derrière la cravate et quelque 150 publications au compteur, je reste convaincu qu’un livre est un organisme vivant, complexe et désobéissant. Un livre peut en dissimuler d’autres, en engendrer même. L’éditeur cherche à deviner son évolution, sa finitude, pour se rendre compte qu’il vaut mieux le regarder pousser avec la patience du jardinier.

Ce qui m’amène naturellement à ce Jardin de papier, auquel on a désormais greffé Logogryphe. Œuvres soeurs enfin réunies, il s’agit d’un splendide exemple de spécimen qui a défié l’ordre naturel de l’édition.

Un jardin de papier (Salamander dans sa version originale) est le premier texte auquel j’ai pensé en 2004 lorsque germait en moi l’idée d’Alto. Finaliste au Prix littéraire du Gouverneur général, il tranchait avec la production canadienne habituelle. J’ai été séduit par ce périple d’un imprimeur à qui on demande l’impossible : produire un ouvrage total, infini. Plus tard, ma lecture de Logogryphe, cette « bibliographie de livres imaginaires » dont plusieurs éléments ont été composés en marge de la rédaction d’Un jardin de papier, m’a permis d’esquisser les ambitions d’un catalogue d’étonnant.

En outre, et c’est souvent le cas, l’édition d’un livre s’avère l’occasion de tisser un réseau de rencontres. Rencontres que je tiens à faire partager ici. Celle, aussi marquante qu’improbable, d’Alberto Manguel qui m’a confié son admiration pour le roman de Thomas Wharton et qui a accepté d’en signer la préface. Celle de Sophie Voillot, complice précieuse, qui a remporté avec sa traduction d’Un jardin de papier le premier d’une série de Prix littéraires du Gouverneur général et qui a été finaliste au même prix deux ans plus tard avec Logogryphe. Ainsi que celle de Dominique Fortier qui m’a avoué un jour avoir été séduite à l’idée de soumettre son premier roman, Du bon usage des étoiles, à un éditeur assez fou pour publier Logogryphe.

La publication conjointe des deux ouvrages de Thomas Wharton est, en définitive, un pied de nez à cette désagréable idée qu’un livre est périssable, défini, circonscrit. Comme moi, Thomas Wharton croit aux livres fuyants, à ceux qui nous échappent tantôt par leur pouvoir d’évocation, tantôt par la force des images qu’ils impriment en nous. Abandonner l’illusion de tout saisir, se soustraire à la mesure, voilà peut-être deux envies qui traversent non seulement Un jardin de papier et Logogryphe, mais bien d’autres publications qui ont suivi.

Bon voyage.

Antoine Tanguay, Éditeur