
Mère et fille, Heather et Arizona O’Neill discutent de leur relation, qui a mené à une collaboration autour du dernier roman de Heather, La Capitale des rêves, dont Arizona a illustré la couverture extérieure et intérieure.
HEATHER
Arizona avait été engagée pour peindre la vitrine de la librairie Drawn & Quarterly lors de la parution de la version anglaise de La Capitale des rêves. C’est cette image qu’elle a créée. Le dessin est resté sur la devanture tout l’automne. Chaque fois que je passais, je m’arrêtais pour la regarder. J’associe donc déjà cette image à la joie, et au fait d’être tout près de chez moi.
J’aime la façon dont tu as illustré les personnages principaux, Sofia et l’Oie, et la manière dont tu as rendu leur amitié.
Toutes les oies sur la couverture intérieure sont parfaites. Le premier livre que j’ai eu enfant – et mon préféré – s’intitulait Marguerite de Angeli’s Book of Nursery and Mother Goose Rhymes[1]. Il appartenait à ma grand-mère. Certains de mes souvenirs les plus anciens sont liés à la lecture de ce livre. C’est à cela que je pensais lorsque j’ai créé mon personnage. Je voulais que l’oie qui m’a tenu compagnie quand j’étais petite figure dans La Capitale des rêves. Et c’est exactement celle-là que tu as dessinée.
ARIZONA
J’ai été tellement heureuse d’apprendre que tu écrivais un roman sur une oie parlante qui accompagne une jeune fille à travers la campagne! Je savais que ça voulait dire que tu aurais besoin que je crée des oies à un moment ou un autre. Personne ne m’a demandé d’en dessiner autant pour le livre, mais je n’ai pas pu m’en empêcher. Et maintenant, elles tapissent la couverture intérieure! Mais je pense que ton Oie risque d’être mécontente que je l’aie mêlée à une volée d’oies ordinaires.
Nous travaillons extrêmement bien ensemble. Il faut dire que ton œuvre est le rêve de toute illustratrice. Chacune de tes métaphores et de tes comparaisons allume des feux d’artifice dans ma tête. Dès que je les découvre, je suis transportée au cœur d’une imagerie fantastique. Je crois que je comprends ton esthétique et tes univers mieux que personne, puisque j’ai grandi avec les histoires que tu me racontais. J’ai toujours vu le monde à travers tes yeux. Lorsque je lis tes livres aujourd’hui, je me représente le décor comme s’il n’avait été créé que pour moi.
Quand j’étais enfant, tu m’encourageais sans cesse à faire de l’art. Je me souviens que nous restions assises des heures, pendant que tu écrivais et que je travaillais sur le projet d’art plastique que tu m’avais assigné. Tu étais une jeune mère monoparentale, il fallait que tu trouves des moyens originaux pour écrire.
HEATHER
Je t’amenais à la bibliothèque et on s’installait à une table dans la section des enfants. Je voulais travailler sur mon roman, alors, oui, je te confiais des projets. Une fois, j’ai dessiné plein de fleurs sur une feuille et je t’ai donné une boîte de crayons pour que tu les colories.
Au fil du temps, j’ai commencé à te proposer des projets de plus en plus difficiles, pour m’acheter plus de temps d’écriture. Un jour, je t’ai donné un modèle pour fabriquer un âne en feutre. Et tu l’as fait! Les gens s’arrêtaient pour demander : « Comment se fait-il que cette fillette soit aussi douée? »
ARIZONA
Encore aujourd’hui, tu me donnes des missions! C’est comme ça qu’on collabore. Tu m’appelles pour me demander de réaliser une idée complètement folle. Ça va de monter une pièce de théâtre dans la boîte d’un pick-up à fabriquer une robe avec les pages manuscrites de ton roman.
Parfois, le concept me semble impossible et j’ai envie de te dire que tu as perdu la tête, mais avec les années, j’ai appris à accepter, parce que le résultat est toujours brillant. Comme lorsque j’étais enfant, il n’y a personne avec qui j’aime plus créer.
HEATHER
Nos fortunes ont complètement changé depuis que nous avons commencé à faire de l’art.
Nous étions tellement cassées quand tu étais petite. Mais j’ai toujours aimé me voir comme une aristocrate injustement privée de sa fortune. Ce qui compte, c’est de ne pas abandonner ses manières de grande dame : lire des livres, illustrer la faune, élaborer de nouvelles philosophies, jusqu’à ce que le vent tourne en notre faveur.
On mangeait à la soupe populaire pratiquement chaque soir pendant un temps, mais je te lisais Platon ou Beckett.
ARIZONA
À bien y penser, Grand-papa se comportait lui aussi comme s’il était un grand génie, même s’il était concierge.
HEATHER
Oui, les O’Neill se sont toujours donné de grands airs, même avec les mains vides.
Du côté de mon père, ce sont des criminels irlandais avec du sang de fées. Du côté de ma mère, on vient de Versailles.
ARIZONA
Je me souviens que tu m’aies dit que j’avais du sang de fées quand j’étais petite. On était dans un autobus Greyhound, on déménageait dans un endroit nouveau où tu croyais qu’on pourrait devenir riches.
HEATHER
Nous avons toutes les deux une relation bizarre avec l’enfance. C’est quelque chose de survivre à l’absurde et à l’abus, mais avec beaucoup d’innocence et d’imagination aussi.
Et ça infuse nos œuvres à chacune.
[1] Les comptines de la mère l’oie.
Heather O'Neill (trad. Dominique Fortier)
La Capitale des rêves
« Peignant en toile de fond la dure réalité de la guerre, O’Neill s’attaque avec élégance aux questions les plus intimes et complexes: dévotion maternelle, liberté, individualité, créativité et sexualité. »
Quill & Quire
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