Marilyne Busque-Dubois

À l'orée de la parution d'Inondables, nous vous proposons une fascinante entrevue avec Marilyne Busque-Dubois, son autrice. Ce premier roman, une auto-éco-fiction, a été écrit dans la foulée des inondations du 1er mai 2023 à Baie-Saint-Paul. L'autrice parle ici de sa vision du monde, d'écoféminisme, et de sa pratique artistique aux différents médiums.

***

1. Tu travaillais à la rédaction d’un mémoire écoféministe lorsque ta maison a été inondée. Voudrais-tu nous confier comment cet événement a bouleversé ton écriture ?

Oui, j’avais décidé que pour enfin écrire jusqu’au bout ce roman que je souhaitais publier, je ferais une maîtrise en études littéraires avec concentration en études féministes, où mon mémoire en recherche-création serait le roman en question, additionné d’un essai qui me pousserait à préciser ma réflexion, qui avait tendance à s’éparpiller. De cette façon, je pouvais aller chercher des bourses pour financer la période d’écriture, et du mentorat d’expert‧e‧s comme Martine Delvaux, qui a accepté de me diriger, à mon plus grand bonheur.

Quand l’inondation est arrivée, le 1er mai 2023, je venais tout juste de terminer ma première session. J’ai persévéré dans mes recherches, continuant à relever les parallèles entre violences vécues par les femmes et violences vécues par le vivant non humain, et les représentations de celles-ci dans la littérature, me questionnant sur des manières d’écrire qui soient à la fois plus éthiques et plus représentatives du réel et de ses nuances, mais je sentais qu’entre les différents moments-clés de la narration, il manquait un fil rouge, quelque chose qui amènerait de la cohésion à l’ensemble. Je voyais bien que le contexte d’un événement climatique majeur comme une inondation touchait à tout ce sur quoi j’avais envie d’écrire, mais je tenais tellement à rester dans la fiction pure, j’avais si peur de parler de moi, de me révéler, qu’il a fallu que Martine me demande si ce n’était pas ça, mon fil rouge, pour qu’enfin j’ose me l’avouer : l’écriture devait, elle aussi, se laisser inonder, sans quoi c’est ma propre vie que j’aurais eu l’impression de nier.

2. Quelle place a continué d’occuper l’écoféminisme dans la démarche entourant l’écriture de ton livre ?

La première place! Ça a influencé ma démarche en entier. D’abord, en voulant rompre avec le dualisme nature-culture, je devais prêter une attention particulière à toute forme de domination dans mon écriture, c’est-à-dire aux descriptions ou aux perspectives qui tendraient à idéaliser ou à banaliser ce que vit un individu non humain. À partir de la théorie des savoirs situés, j’ai aussi eu l’idée de parler précisément des espèces qui peuplent la rivière du Gouffre et ses berges, plutôt que d’évoquer la faune ou la flore en général, et de m’inspirer de mon propre vécu, avec ses singularités, plutôt que d’essayer de raconter en détail celui de mes voisin‧e‧s, pour qui l’expérience de l’inondation pouvait être très différente de la mienne. En même temps, c’est l’éthique écoféministe du care qui m’incitait à tenir compte de ces réalités-là et à les nommer, en me rappelant qu’il n’existe pas de vision rationnelle et objective d’une situation et que j’étais responsable de prendre soin de ces autres voix, quitte à émettre des hypothèses, des doutes, volontairement visibles dans le texte, assumés, quitte à me tromper.

3. Pour penser ta propre expérience de sinistrée, tu t’inspires du vivant non humain, de sa capacité à s’adapter, à se transformer. Tu refuses de voir la nature comme une adversaire, mais réfléchis plutôt à la manière dont on peut apprendre d’elle, pour faire mieux, questionnant jusqu’au terme « catastrophe ». C’est une vision qui donne espoir, à l’ère de l’anthropocène, où les changements environnementaux et climatiques s’accentuent de façon inéluctable, une « utopie réaliste » pour reprendre tes mots. Si tu avais le pouvoir d’influencer (concrètement) les décisions politiques, que ferais-tu ?

Tant mieux si ça donne espoir, c’est le but ! 😊 Quand je parle d’utopie réaliste, c’est justement de se donner la permission d’imaginer un avenir meilleur, de commencer à le créer tout de suite, cet avenir-là, par la pensée.

Si j’avais un pouvoir d’influence plus concret sur les décisions politiques, je pense que je forcerais simplement les décideur‧euse‧s à s’informer davantage auprès des scientifiques et des communautés concernées pour chaque loi, chaque projet. Je les obligerais à lire des essais, à visionner des documentaires, à consulter les données et à questionner les gens directement sur le terrain, puis je rendrais obligatoire le fait de devoir respecter les constats qui en ressortent et d’appliquer les recommandations ou les solutions dans un délai qui soit juste.

4. Au cœur de ton récit, il y a les notions de communauté, de solidarité humaine et interespèces. Quelle importance doivent-elles avoir lorsqu’on réfléchit à l’adaptation aux risques naturels ?

C’est la base. On est toutes et tous interrelié‧e‧s, qu’on le veuille ou non, de la plus petite fourmi aux humain‧e‧s de partout à travers le monde. Oui, nos luttes peuvent diverger, mais l’écoféminisme nous rappelle que l’ennemi est le même, et l’objectif devrait être le même aussi, soit de contribuer, chacun‧e à notre échelle, au maintien de l’équilibre du monde, de permettre l’accès à une vie riche et libre pour chacun‧e. Rien de moins. Mais pour ça, on doit travailler ensemble, on ne peut pas continuer à réfléchir et à agir en vase clos, puisque chaque décision qu’on prend a des impacts sur tout le monde, et c’est encore plus vrai lorsqu’on parle de changements climatiques. Il faut joindre les luttes et s’inspirer des un‧e‧s et des autres pour trouver des réponses et tisser des réseaux d’entraide et de résistance entre nous.

5. Dans ton roman, tu décortiques les événements, les relations avec ton amoureux et avec ceux et celles qui vous ont offert leur aide, les dédales administratifs, les moments de désespoir. Est-ce que c’est difficile de convoquer le réel lorsqu’il est synonyme d’épreuve, de convoquer l’intimité ainsi par écrit ? Avais-tu des doutes en écrivant ?

Oui, ça a été très difficile pour moi, d’autant plus qu’au moment de l’écriture, j’avais encore les deux pieds dans la situation que je décrivais. En parlant de mon projet, mon entourage me disait souvent : « Ça doit te faire du bien, hein », mais non, pas sur le coup, pas du tout, parce que pendant que mon conjoint, lui, pouvait se changer les idées au travail, moi, mon travail, c’était de plonger encore plus profondément dans ce qu’on vivait, de m’en inspirer, du moins. Je ne pouvais jamais en sortir, ça occupait toutes mes pensées, mon corps, mon quotidien, tout était lié à l’inondation. Et si je m’étais résolue à partager une partie de mon intimité, j’étais très soucieuse de la manière dont je représentais celle de mon amoureux ou de nos voisin‧e‧s, qui n’ont rien demandé! Au moment où on se parle, j’anticipe encore les réactions de celleux qui ont vécu l’inondation, ce qu’iels vont penser de leur lecture. J’espère que ça leur apportera plus de réconfort que d’inconfort!

6. C’est fascinant de réaliser que, parce que tu observes, que tu réfléchis, que tu t’informes, tu arrives aux mêmes conclusions que celles et ceux qui consacrent leurs études et leur travail à la protection de l’environnement, à la gestion de l’eau. D’où te viennent cet intérêt pour la science, cet amour du vivant, du non-vivant et des mots ?

L’amour du vivant et des mots pour le dire, c’est quelque chose qui m’a toujours habitée. Mes parents racontent qu’avant de savoir lire, je faisais semblant en inventant l’histoire d’un livre à voix haute, à partir des images, et que si on devait se rendre quelque part et qu’il y avait des fleurs en chemin, il fallait s’attendre à ce que je m’arrête pour les sentir toutes, et que je demande leur nom. Ma mère adorait prendre soin de ses fleurs et mon père bûcher ou entailler les arbres. Ça doit venir en partie de là, mais il y a aussi des lectures, des films qui m’ont marquée. Pour la recherche derrière ce livre, il y a eu entre autres les découvertes de la biologiste Monica Gagliano sur la subjectivité et l’intelligence des plantes et l’analyse percutante de Baptiste Morizot quant à redonner l’eau aux rivières.

Mais ce qui a le plus nourri ma passion pour l’étude du vivant dans les dernières années, c’est de vivre dans Charlevoix, d’avoir le privilège de côtoyer et de voir évoluer toutes ces espèces uniques au quotidien.

7. Tu habites Baie-Saint-Paul. Au-delà de la rivière même, dirais-tu que ton écriture est propulsée par ton milieu de vie ?

Tout à fait. J’ai choisi de m’installer à Baie-Saint-Paul parce que j’avais besoin d’un lieu où les arts et le paysage fusionnent, où le dialogue entre les deux est ininterrompu. Je ne voulais plus que les sorties en plein air soient une activité touristique occasionnelle, pour moi, mais une affaire de tous les jours. J’avais envie d’approfondir mes relations avec le vivant, et de voir ce que ça me ferait, à l’intérieur. Puis d’en créer quelque chose. Comme plein d’autres artistes ici.

Pendant la pandémie, j’ai aussi découvert la plateforme de science citoyenne INaturalist et son outil d’enregistrement des données sur la biodiversité. Je ne m’en suis jamais remise! Haha. Tout ça, cette relation intime avec le territoire, l’identification d’espèces, l’observation d’oiseaux, la photographie animalière, la cueillette sauvage, ça permet de rendre mon écriture plus précise et plus ancrée.

Marilyne Busque-Dubois

6. C’est fascinant de réaliser que, parce que tu observes, que tu réfléchis, que tu t’informes, tu arrives aux mêmes conclusions que celles et ceux qui consacrent leurs études et leur travail à la protection de l’environnement, à la gestion de l’eau. D’où te viennent cet intérêt pour la science, cet amour du vivant, du non-vivant et des mots ?

L’amour du vivant et des mots pour le dire, c’est quelque chose qui m’a toujours habitée. Mes parents racontent qu’avant de savoir lire, je faisais semblant en inventant l’histoire d’un livre à voix haute, à partir des images, et que si on devait se rendre quelque part et qu’il y avait des fleurs en chemin, il fallait s’attendre à ce que je m’arrête pour les sentir toutes, et que je demande leur nom. Ma mère adorait prendre soin de ses fleurs et mon père bûcher ou entailler les arbres. Ça doit venir en partie de là, mais il y a aussi des lectures, des films qui m’ont marquée. Pour la recherche derrière ce livre, il y a eu entre autres les découvertes de la biologiste Monica Gagliano sur la subjectivité et l’intelligence des plantes et l’analyse percutante de Baptiste Morizot quant à redonner l’eau aux rivières.

Mais ce qui a le plus nourri ma passion pour l’étude du vivant dans les dernières années, c’est de vivre dans Charlevoix, d’avoir le privilège de côtoyer et de voir évoluer toutes ces espèces uniques au quotidien.

7. Tu habites Baie-Saint-Paul. Au-delà de la rivière même, dirais-tu que ton écriture est propulsée par ton milieu de vie ?

Tout à fait. J’ai choisi de m’installer à Baie-Saint-Paul parce que j’avais besoin d’un lieu où les arts et le paysage fusionnent, où le dialogue entre les deux est ininterrompu. Je ne voulais plus que les sorties en plein air soient une activité touristique occasionnelle, pour moi, mais une affaire de tous les jours. J’avais envie d’approfondir mes relations avec le vivant, et de voir ce que ça me ferait, à l’intérieur. Puis d’en créer quelque chose. Comme plein d’autres artistes ici.

Marilyne récoltant des données pour INaturalist.

Pendant la pandémie, j’ai aussi découvert la plateforme de science citoyenne INaturalist et son outil d’enregistrement des données sur la biodiversité. Je ne m’en suis jamais remise! Haha. Tout ça, cette relation intime avec le territoire, l’identification d’espèces, l’observation d’oiseaux, la photographie animalière, la cueillette sauvage, ça permet de rendre mon écriture plus précise et plus ancrée.

8. Tu nous as avoué ressentir une filiation avec Anaïs Barbeau-Lavalette, Naomi Fontaine, Pattie O’Green et Dominique Fortier. Parle-nous de ce qui te lie à ces autrices.

Oh, c’est gênant, je ne voudrais pas qu’on pense que je compare mon talent au leur! Mais c’est vrai qu’en lisant Femme forêt ou, tout récemment, Architectures de la joie, d’Anaïs Barbeau-Lavalette [1], j’ai senti une certaine parenté de désir, une même curiosité pour l’autre, surtout lorsque cet autre revêt des airs aussi gracieux qu’une mousse dans un sous-bois ! 😊 Pour ce qui est de Naomi Fontaine, je me retrouve dans cette façon de développer une pensée spirituelle et philosophique à partir des liens de proximité qu’on tisse avec le vivant, puis d’avoir envie de la partager. Et dans Les prophéties de la montagne, de Pattie O’Green, je reconnais cet engagement politique mu par une sensibilité peut-être plus élevée que la moyenne, par de longs moments de contemplation mais aussi de réflexion par rapport aux différentes formes d’oppression. Alors que chez Dominique Fortier, ce sont les jeux d’ombres et de lumière entre les lignes qui me semblent familiers, l’attention au détail. Dans tous les cas, l’amour du vivant revient, j’ai l’impression.

9. Parle-nous de tes œuvres précédentes, dont certaines étaient en installation. Vois-tu tes écrits en continuité les uns avec les autres ?

Oui, je pense qu’il y a nécessairement une continuité puisque ce sont les mêmes enjeux qui me touchent et que je creuse d’un projet à l’autre : les injustices que j’ai dû affronter en tant que femme, citoyenne ou simplement humaine, et la manière dont ça me pousse à sortir, à explorer le dehors, à chercher un horizon plus vaste, d’autres possibilités, à observer ce qui se transforme de mon intériorité au contact du monde extérieur et inversement.

Dans Carnet brûlé (du monde qui crie) comme dans Inondables, la narratrice est en mode survie, même si dans le recueil de poésie et le contexte des morilles de feu, c’est davantage par choix. Puis que ce soit par mes installations pour WATER.sync, avec L’Idylle | arts vivants, ou pour le Symposium international d’art contemporain de Baie-Saint-Paul, avec cette cascade en toiles de voilier que j’avais intitulée Nous serons des fossiles, je semble toujours m’intéresser aux marques qu’on porte ou qu’on laisse, à ce qui résiste.

Marilyne Busque-Dubois
WATER.sync 3

10. Finalement, si tu ne devais faire lire ton livre qu’à une seule personne, qui serait-elle ?

Mon amoureux. Sans hésitation. Parce que l’histoire qui a inspiré Inondables, c’est notre histoire à nous deux. Et si mon livre pouvait consister pour lui en un travail de mémoire consolateur, ne serait-ce qu’un peu, ce serait déjà beaucoup.


[1] Architectures de la joie a été écrit par Anaïs Barbeau-Lavalette et Steve Gagnon.

Couverture du roman Inondables de Marilyne Busque-Dubois. L'oeuvre en couverture est de l'artiste Mireille R. Champagne

Marilyne Busque-Dubois

Inondables

Il n’existe pas de rives,
de quais, de marinas,
de ports que l’eau n’emporte;
je ne traverse aucune épreuve,
rien, je suis traversée.

Marilyne Busque-Dubois Crédit photo : Stéphane Bourgeois

Autrice

Marilyne Busque-Dubois

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