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Marilyne Busque-Dubois

Inondables - Marilyne Busque-Dubois

Fiche de lecture

Quand une catastrophe survient, le vivant s’adapte, souvent avec plus d’agilité que l’animal humain. Muer, migrer, ployer, mordre : les stratégies varient selon la menace. Lorsque sa maison est engloutie par une crue dévastatrice, la narratrice d’Inondables s’inspire de ces tactiques pour appréhender son quotidien chaviré.

Écrit dans la foulée des inondations du 1er mai 2023 à Baie-Saint-Paul, ce premier roman de Marilyne Busque-Dubois est une réflexion sur la vie à l’ère des changements climatiques, de ses aspects les plus concrets aux enjeux existentiels qu’elle suscite. L’autrice puise autant dans la science du vivant que dans la poésie pour penser les défis et les responsabilités de notre espèce ainsi que sa place dans le monde. Le résultat est une « auto-éco-fiction » sensible qui refuse les hiérarchies et nous offre de regarder l’univers qui nous entoure à hauteur de femme, de renard, d’insecte ; à profondeur de rivière.

Faits saillants

  1. Récit autobiographique.

  2. Posture écoféministe.

  3. Références aux sciences du vivant.

  4. Place prééminente du monde naturel.

  5. Courte mention d’agression sexuelle.

Informations pédagogiques

Époque

2023 et 2024, avec quelques retours dans la jeunesse et l’enfance de la narratrice.

Lieu

Charlevoix, Québec et Montréal.

Rapport au vivant, faune et flore, catastrophe naturelle, hiérarchies spécistes, féminisme, communauté, adaptation, écriture, espoir.

Style et construction du récit

Style à la fois documentaire, personnel et poétique. Chaque chapitre a pour titre un verbe à l’infinitif correspondant à une stratégie d’adaptation du vivant, que l’autrice met en relation avec les différentes étapes traversées par les sinistrés pendant et après l’inondation. Entre les chapitres, des définitions de termes variés mettent l’accent sur les idées ou concepts qui seront questionnés dans les pages subséquentes. Écriture inclusive.

Pistes de réflexion

  1. Proposer un exercice d’écriture ou les étudiant·e·s choisissent un des titres des chapitres d’Inondables et créent, comme l’autrice, un lien entre une stratégie d’adaptation et une expérience vécue.

  2. Analyser la langue et le champ lexical des articles médiatiques sur les inondations de 2023 à Baie-Saint-Paul, et les comparer à ceux du roman de Marilyne Busque-Dubois.

  3. Proposer une discussion sur le thème de l’écoanxiété. Comment nait ce sentiment, à quels affects et événements est-il lié et comment peut-on l’apprivoiser?

En complément

Lectures complémentaires

Femme forêt, roman d’Anaïs Barbeau-Lavalette

La femme qui tendait l’oreille aux plantes, récit de Monica Gagliano

Certaines n’avaient jamais vu la mer, Julie Otsuka

La montagne secrète, roman de Gabrielle Roy

Les villes de papier, roman de Dominique Fortier

Quand je ne dis rien je pense encore, recueil de poésie de Camille Readman Prud’homme

Le marché aux fleurs coupées, recueil de poésie de Sarah-Louise Pelletier-Morin

Les fées scientifiques, roman graphique de Zoé Sauvage

Environnement toxique, roman graphique de Kate Beaton

Rendre l'eau à la terre : alliances dans les rivières face au chaos climatique, essai de Baptiste Morizot

(V)égaux : Vers un véganisme intersectionnel, essai dirigé par Marilou Boutet

Vers d'autres arts

Dis-moi pourquoi ces choses sont si belles, film de Lyne Charlebois

Extraits

  1. Page 14

    Plutôt que de me méfier de l’impermanence, j’accueille sa constance, observe ce qui reste, résiste, fluctue, se transforme, en particulier depuis que ma maison, ma petite ville et le village voisin ont été inondés par une crue fulgurante, nos normalités les plus abouties balayées en quelques heures seulement.

    Dans les médias, on a parlé des maisons, des humain·e·s, bien sûr. Mais des autres espèces dont l’habitat a aussi été perturbé ce jour-là, qui ont aussi perdu la vie, pas vraiment. Je ne sais pas si c’est ce qu’on appelle de la dissociation, mais leur sort m’intéresse. Leur pouvoir, surtout, sur ce territoire qu’on leur réaménage continuellement. Leur entraînement à la résistance, leur expérience millénaire, leur aptitude surhumaine à subsister.

    Ceci n’est pas un récit postapocalyptique. Ceci est le récit des stratégies que nous, vivant·e·s, mettons en place pour survivre envers et contre tout, comme dans les meilleures histoires. Une réflexion sur ce que la société torrentueuse emporte, mais avant tout sur ce que la solidarité humaine et interespèces comporte d’inaltérable. Une sorte d’ode à l’éphémère, même lorsqu’il prend des airs de catastrophe. Car, plus que de résilience et de guérison, je veux parler de joie et de transformation. De magie, peut-être, au sens de puissances cachées dans la nature.

    Ceci est une utopie réaliste. Rien à croire, tout à espérer.

  2. Page 79

    Le contenu de la valise est détrempé, recouvert de taches brunes, de sable mouillé ; à mesure que je décolle les feuilles de papier, l’encre se défile et je sens des larmes froides se former au coin de mes yeux. Je m’empresse de sortir par-derrière. Ce genre d’effusion n’a pas sa place. Tu pleures déjà un peu chaque jour, les voisin·e·s aussi, ta tante, ton oncle, ta mère, la mienne, nos ami·e·s, et nous devons pomper. Je retourne à mon poste.

    Nous pompons jusqu’à l’ultime goutte, pelletons, déterrons, vidons, jetons, pompons encore parce que, le lendemain, l’eau atteint à nouveau le plafond de la cave, sept pieds, pompons parce que, le surlendemain, elle l’atteint aussi, pompons encore. Il pleut. Nous pompons la nappe phréatique, rivières souterraines, pompons le sang dans nos veines, canaux sous-cutanés. Mais nous ne faisons pas que pomper. Les verbes d’action s’accumulent et se répètent : pelleter, déterrer, vider, jeter, pelleter, déterrer, vider, trier, rincer, récurer, rincer, laver, rincer, sécher, trier, jeter, trier, jeter, jeter, jeter à la rue, jeter aux oiseaux des choses immangeables, souffler, crier, prêter, emprunter, rassurer, consoler, frotter, balayer, recevoir. Nous recevons. Des bras. Des bières froides sur le pas de la porte. Trop peu trop tard, des bouteilles d’eau et des masques.

  3. Page 133

    La tortue mord lorsqu’on la touche. Jamais autrement.

    Lorsqu’elle se déplace, à son rythme, qu’elle traverse une route et qu’un·e humain·e veut la sauver. Qu’iel essaie de la sauver en la tenant, elle, pour responsable, par la position précaire où elle se trouve, plutôt que les camions qui filent à toute vitesse, phares braqués, ignorant l’environnement qu’ils scindent en deux. Le véhicule s’immobilise sur la chaussée et le reptile est saisi, soulevé dans les airs puis déplacé au hasard dans un fossé. Le ou la sauveur·euse se fait mordre par la tortue en colère, qui tourne la tête et tranche d’un coup le doigt à sa portée. Il faut la comprendre : elle était en direction de son lieu de naissance, la lune annonçait qu’elle devait pondre sans tarder.

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