Nous, la braise
Fiche de lecture
Un peu partout en Ouganda, les mères racontent des légendes à leurs filles. Ces contes, peuplés de poissons-chats et de femmes-coqs, agissent comme des talismans, puis, lorsque leurs enfants sont enlevées, comme des cartes qui leur montrent le chemin du retour. La route sera longue ; les filles – Maggie, Helen, Miriam, Susannah – grandissent au milieu des kalachnikovs, des montagnes, des os et des rivières. Lorsqu’elles reviennent, elles sont des femmes.
Dans Nous, la braise, la poétesse et romancière Otoniya J. Okot Bitek brode avec maestria les récits de filles-soldates enlevées par l’Armée de résistance du Seigneur durant les années 1990. Des histoires parfois dures, glaçantes, mais l’écriture sensible et éminemment poétique de l’autrice nous permet d’être happé·e·s par les souvenirs, les rêves, la colère, les blessures et les victoires des protagonistes. Sans jamais gommer la vérité, le roman fait émerger la beauté et la lumière de ces trajectoires héroïques, et toute la force des femmes qui sont revenues pour raconter leur histoire.
En des temps où la guerre continue de ravager les peuples, Otoniya J. Okot Bitek livre un témoignage d’une rare richesse qui agrandit à jamais le cœur de la personne qui le lit.
Traduit par Valérie Bah
Titre original: We, the Kindling
Faits saillants
Roman créé à partir de témoignages de survivantes.
Diversité d’approches narratives (conte, prose romanesque, poésie, chants).
Courts passages en langue acholie.
Mentions de violence physique et sexuelle.
Informations pédagogiques
Époque
Début des années 90 et fin des années 2000.
Lieu
Ouganda, Soudan.
Thèmes
Guerre, enlèvements, enfants-soldats, combats, exil, survie, résilience, féminisme, maternité, éducation, reconstruction, partage d’histoires (ododo).
Style et construction du récit
Allers-retours entre les personnages et les diverses époques et étapes de leur parcours, allant de leur enfance avant l’enlèvement à leur vie après leur retour des combats. Ces récits sont entrecoupés de contes traditionnels, de listes et de chants permettant d’aborder le sujet de plusieurs angles, ce qui donne une vision d’ensemble très vaste. Écriture sensible, à la fois directe et poétique.
Pistes de réflexion
Les contes ont une fonction de protection et d’interprétation du monde pour les protagonistes. Proposer un exercice d’écriture inspiré d’un conte pour enfants.
Otoniya Okot Bitek emploie plusieurs modes littéraires pour raconter son histoire. Proposer aux étudiant·e·s de les identifier et de réfléchir à ce que ces genres apportent.
Nous, la braise pose un éclairage nouveau sur le phénomène des enfants-soldats en se concentrant sur les filles. Réfléchir à ce qui différencie leur expérience de celle des garçons, dans une perspective féministe.
En complément
Lectures complémentaires
Femmes au temps des carnassiers, roman de Marie-Célie Agnant
Le briseur de rosée, roman d’Edwidge Danticat
Kintu, roman de Jennifer Nansubuga Makumbi
A Map to the Door of No Return, roman de Dionne Brand
Allah n’est pas obligé, roman d’Ahmadou Kourouma
100 days, recueil de poésie d’Otoniya Okot Bitek
Vers d’autres arts
Rebelles, film de Kim Nguyen
Les œuvres de la peintre et sculptrice ougandaise Theresa Musoke
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Extrait du roman Nous, la braise
Extraits
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page 43
À première vue, il aurait pu sembler qu’une assemblée se tenait dans cette cour. Un curieux aurait peut-être remarqué les fusils des garçons qui se tenaient parmi nous. Qu’en aurait-il conclu ?
Peut-être quelqu’un nous a-t-il effectivement aperçus et a tourné le dos, désireux de ne pas assister à ce spectacle, de se mêler de ses affaires.
Peut-être quelqu’un nous a-t-il aperçus et a rebroussé chemin pour rapporter ce qu’il avait vu, mais personne ne l’a cru.
Peut-être quelqu’un nous a-t-il vus et a continué son chemin, secouant la tête, s’efforçant de croire qu’il n’avait pas croisé une bande d’élèves mal vêtues, guidées par des garçons et des hommes en haillons, armés.
Nous avions faim. Nous étions fatiguées. Mon pied me faisait obstinément mal, et le reste de mon corps répondait d’un seul battement.
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pages 63 et 64
Nous portions tout.
Nous portions notre propre bagage sur notre tête.
Nous portions nos bébés sur notre dos, attachés serré avec un kanga.
Nous portions sur nos hanches les bébés des femmes qui ne pouvaient pas porter leurs propres enfants. Si nous n’avions pas de bébé à porter, nous portions autre chose sur notre dos.
Nous portions deux bassines chacune, en plus de tout le reste.
Nous portions des AK-47 en bandoulière avec des courroies de cuir. Nous ne pouvions jamais déposer nos fusils.
Nous portions de la nourriture: du millet, du maïs, des pois de Congo, de la viande fumée, des graines de sésame, des haricots, de la chèvre, du sorgho, de la viande séchée, des lentilles, du poisson en conserve.
Nous portions du sucre et du sel.
Nous portions de l’eau.
Nous portions les bagages de nos maris et chefs.
Nous portions nos pensées.
Nous portions des bidons de vingt litres d’huile.
Nous portions du savon, du dentifrice et de la crème pour le visage que nous avions pillés en chemin.
Nous portions les souvenirs de notre famille et des bons moments que nous avions connus chez nous.
Nous portions le poids du soleil qui pesait sur notre cou et notre figure.
Nous portions la chance qui nous restait car celles qui en étaient à court perdaient la vie.
Nous portions les esprits de nos ancêtres et les prières apprises chez nous. Nous disions le rosaire dans notre tête afin de nous en souvenir. Nous récitions le Notre Père, le
Gloire au Père, le Je vous salue Marie. Nous prononcions les noms des membres de notre famille dans notre tête afin de ne pas oublier qu’ils avaient vécu. Nous croyions que nos familles étaient mortes. Nous en étions sûres, car autrement elles seraient venues nous sauver. Et certaines d’entre nous savaient que leur famille était morte, car elles l’avaient vue mourir avant leur enlèvement. Nous priions pour que la parenté qui nous restait ne tente pas de venir nous sauver.
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page 123
Mon fils est un conte qui marque mes débuts. À travers lui, je suis devenue humaine. Ogenrwot est né en 1999. J’étais en captivité à ce moment-là. Mon fils est la preuve absolue que la beauté, la vie, l’espoir, la bonté sont possibles, même lorsqu’on se croit autrement bonne à rien. Mon accouchement n’était remarquable qu’à mes yeux. Tout ce qu’il m’a fallu apprendre: allaiter un enfant, lui donner un bain d’eau très chaude, lui masser les jambes afin qu’elles poussent bien droites, comme mon peuple l’a toujours fait. Tout cela est devenu possible quand il m’a choisie comme mère. C’était un choix. C’était son choix, je le crois. Il aurait pu choisir n’importe qui d’autre. Son père avait eu beaucoup d’enfants avec d’autres femmes, mais lui a choisi d’être mon fils et j’ai appris à être mère grâce à lui.