Dans le roman Nous, la braise, la poétesse et romancière canado-ougandaise Otoniya J. Okot Bitek rassemble des récits de filles-soldates enlevées par l’Armée de résistance du Seigneur durant les années 1990. Sans jamais gommer la vérité, le roman fait émerger la beauté et la lumière de ces trajectoires héroïques, et toute la force des femmes qui sont revenues pour, à leur tour, raconter leur histoire.
Le résultat est un texte essentiel, qui agrandit à jamais le cœur de la personne qui le lit.

S'il paraît le 12 mai 2026 prochain, nous vous en offrons ici un extrait.

Mon fils est un conte

(Helen)

Mon fils est un conte qui marque mes débuts. À travers lui, je suis devenue humaine. Ogenrwot est né en 1999. J’étais en captivité à ce moment-là. Mon fils est la preuve absolue que la beauté, la vie, l’espoir, la bonté sont possibles, même lorsqu’on se croit autrement bonne à rien. Mon accouchement n’était remarquable qu’à mes yeux. Tout ce qu’il m’a fallu apprendre : allaiter un enfant, lui donner un bain d’eau très chaude, lui masser les jambes afin qu’elles poussent bien droites, comme mon peuple l’a toujours fait. Tout cela est devenu possible quand il m’a choisi comme mère. C’était un choix. C’était son choix, je le crois. Il aurait pu choisir n’importe qui d’autre. Son père avait eu beaucoup d’enfants avec d’autres femmes, mais lui a choisi d’être mon fils et j’ai appris à être mère grâce à lui.

J’avais dû porter mes jeunes cousins sur mon dos, les nourrir et les endormir en acholi quand nous vivions à Gulu, ou en lango, ma langue maternelle. J’avais porté les enfants de mes coépouses, prenant soin d’eux comme s’ils étaient les miens. Ils étaient tous nos enfants. Aucun enfant ne demande à naître. Ils choisissent leur mère, puis attendent. Alors la première fois que j’ai chanté Min Atin, le son a émané du fond de ma gorge et l’a calmé, comme s’il s’en souvenait d’une époque antérieure.

Min atin do tedo i dyewor

Min onyu nani tedo i dyewor

Oneno dek ocek

Kela gita gwok itura kore

Oneno dek numu anuma

Dwok atin ka tuku tunu         

J’ai chanté pour mon bébé et mon corps a guéri. Mon ventre est redevenu plat et ferme. Je ne ressemblais guère à une mère, mais mon corps n’a plus jamais été le même après qu’Ogenwrot m’ait traversée. Sa tête reposait dans le creux de mon bras comme s’il allait se fondre en moi à nouveau. Son souffle de bébé, après un épuisant bain chaud et un massage, soulevait et abaissait son ventre, le soulevait, l’abaissait, à toute vitesse. Je le tournais vers moi de sorte que nos ventres se touchaient, sa respiration rapide contre moi. Parfois, on aurait dit que nos contours se confondaient. Comme si entre nous, il n’y avait ni peau, ni rien.

J’adorais mon fils, comme une mère aime ses enfants. Mais je l’adorais aussi car je n’ai commencé à vivre qu’après sa venue. Pas lorsque j’étais enceinte. Pas même quand il donnait des coups de pied dans mon ventre, me poussant à me demander combien d’enfants il pouvait y avoir à l’intérieur. Lorsque mon corps a commencé à se préparer pour son arrivée, mon ventre est devenu serré, serré, comme si j’étais dans l’étreinte d’un tube puissant et invisible. Et j’ai dû respirer pour m’en sortir. Respire, m’a-t-on dit. Expire lentement en pinçant tes lèvres. Le corps doit s’habituer. Nous avons préparé l’arrivée de mon fils, mon corps et moi. L’ossature de mes lombaires semblait se relâcher, tout comme mes hanches. Je tenais mon dos comme j’avais vu d’autres femmes enceintes le faire, et je comprenais enfin pourquoi elles le faisaient. J’avais des fringales, et des nausées qui ont duré bien plus longtemps que ce qu’on m’avait promis. Ma peau a changé. Mes doigts et mes orteils ont grossi, on aurait dit des gants gorgés d’eau. Mes narines sifflaient avec chaque souffle. Je manquais constamment d’air. Je voulais tout inspirer, tout expirer, alors parfois je respirais par la bouche, ce qui suffisait à mon bébé et moi.

Quand j’ai accouché de mon fils, j’ai été connectée à l’avenir, vers l’avant. Non plus seulement à l’arrière par mes parents, ou de côté, par mes frères et sœurs. Je comptais, pas seulement pour ma famille, à qui je manquais énormément, j’en étais certaine, ou pour mon mari de brousse, qui faisait de son mieux pour me démontrer qu’il était capable d’être autre chose que ce qu’il était : un violeur, un soldat, un polygame dont certaines des épouses étaient assez jeunes pour être ses petites-filles, comme moi. Je comptais aussi pour mes amies et mes camarades d’école, avec qui j’avais franchi toute cette distance; je comptais pour ceux qui étaient conscients de notre sort et qui nous gardaient dans leurs prières. Je comptais pour ceux qui étaient partis et qui veillaient maintenant sur nous de là-haut. Enfin, je comptais pour cette petite créature qui me tendait les poings pour être bécotée. J’étais honorée et touchée.

Plus que jamais, je devais vivre, et bien vivre. Veiller à bien manger et bien dormir. Je ne pouvais plus me soucier du superflu. Le moindre de mes gestes avait une incidence sur la quantité de lait disponible pour lui. Si j’étais anxieuse, le lait tournait et mon fils scellait sa bouche, détournait la tête et pleurait sans retenue. C’était la même chose si j’étais tendue : le lait caillait. Lorsque j’avais faim, le lait coulait à peine. Et la soif provoquait dans ma gorge un vent violent qui m’empêchait d’allaiter et me privait également de ma voix. En cherchant cet équilibre, j’ai perdu beaucoup de poids et je suis devenue très maigre. Mon fils ne pouvait être bien que si je l’étais moi-même. Les meurtres, les tabassages, les coups de bâton, les piétinements, les mutilations, la torture, les morts que j’avais vues, causées par les balles, par les mines terrestres, par la famine, le paludisme et le choléra : cela me rappelait pourquoi je devais être encore plus vigilante. Je devais vivre pour mon fils et je devais vivre pour moi.

Mon fils s’est levé, a fait un, deux, trois pas, puis est tombé sur les fesses. On a tous rigolé en l’observant se relever avec son derrière poussiéreux, les bras tendus pour garder l’équilibre, et traverser le camp en courant pour se réfugier dans mes bras ouverts. Je l’ai soulevé haut dans les airs et il a éclaté de rire, débordant de joie, en me bavant sur le visage et la poitrine. Je l’ai embrassé en le déposant. Il est devenu un petit garçon qui savait parler, marcher, faire de petites courses, récupérer ceci ou cela pour l’une ou l’autre de ses belles-mères, transporter un petit contenant d’eau, regarder. Il ne causait jamais de problème, sauf quand c’était le cas. Et alors, je le disciplinais. Je voulais qu’il sache qu’il n’était jamais seul, qu’il avait sa place, chez moi, en moi. Je voulais qu’il sache qu’une autre famille l’attendait dans un autre pays. Je voulais qu’il rencontre ma famille, qu’il connaisse la maison où j’étais née, qu’il parle ma langue et revendique l’ascendance du peuple de son sang. Ici, c’était l’exil. C’était le tim. Nous allions rentrer chez nous, mon fils et moi. Je voulais qu’il connaisse son foyer, qu’il sache que ce n’était pas ici, en tim, en ce lieu.


Œuvre en couverture : The Mouth of Krishna #733, 2019, © Albarrán Cabrera

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