
Après avoir terminé la première version d’un manuscrit, Lauren Groff ne se relit plus jamais. Elle la détruit ou la conserve, puis, elle réécrit le récit d’un bout à l’autre afin de garder ce qui était le plus vivant du brouillon précédent[1]. Elle répète l’opération jusqu’à ce qu’elle ait compris ce que le livre veut être et non pas ce qu’elle pensait qu’il était[2]. Cet engagement à la fois intellectuel et physique infuse ses écrits, et se manifeste particulièrement dans son plus récent roman Les terres indomptées, où l’écriture est fortement incarnée[3].
Cette œuvre est dédiée à la sœur de Groff, Sarah True, une triathlète professionnelle « qui a passé des décennies à pousser son corps jusqu’aux limites des capacités humaines, processus qui a rendu son âme radieuse », écrit l’autrice à la toute dernière page du roman. Cette puissante mention ne va pas sans rappeler la force spirituelle, intellectuelle et physique de la narratrice, une jeune servante d’environ 17 ans qui, en 1610, s’enfuit d’un fort colonial de Virginie où règnent famine et maladies.
Dans les terres sauvages, « la Fille » apprend à survivre, guidée par son instinct et munie de ses fidèles objets : sa timbale, sa hachette, son couteau, son silex, ses deux couvertures et son sac. Malgré la crainte et la douleur, elle parvient à porter une tendre attention au vivant et aux choses et nous amène, pas à pas, dans ses souvenirs du passé, où amour, foi et violence se côtoient.
La bruine passa, elle poursuivit sa route, et en marchant, elle découvrit des arbres à l’écorce lisse, aux bourgeons délicieux, qu’elle appela Argents. Les baptisant ainsi, elle fut soudain capable de les repérer parmi la masse des autres espèces.
Nommer, elle le comprit, rendait les choses plus visibles[4].
Surgissent dès lors les réminiscences de sa tumultueuse expédition en navire menée par les Anglais ayant quitté l’Europe pour se rendre dans ce « nouveau monde » qui ne remplira pas ses promesses. Le récit s’est d’ailleurs construit autour de quelques archives sur la colonisation de Jamestown[5] (la première colonie anglaise permanente dans les Amériques) et sur la période de famine au xviie siècle. S’y glissent des réflexions sur les religions, sur la violence faite aux femmes ainsi qu’aux territoires dominés, arrachés aux communautés qui y habitent depuis des millénaires.
C’était ainsi qu’en arrivant en ces contrées, ses compatriotes anglais crurent nommer les choses et les gens pour la première fois, et qu’ils se les approprièrent, bien que, et cette pensée la surprit, les habitants des lieux eussent déjà nommé toutes ces choses auparavant. Mais un nom chassait l’autre, ainsi tournait la roue de la puissance[6].
Cette lutte pour la survie, dont Groff a écrit une version en pentamètre iambique (pour le plaisir de maîtriser les rythmes élisabéthains[7]), et qui s’apparentait initialement à un récit de captivité « à la manière de Mary Jemison[8] », est devenue, au fil des moutures, un « anti-récit de captivité[9] » et un « Robinson Crusoé[10] » au féminin. Il réinvente les codes du roman d’aventures et des récits de survie caractérisés, entre autres, par l’agentivité d’un personnage masculin et par une pluralité d’actions. Les terres indomptées met en scène une jeune femme qui n’a pas d’éducation particulière, abandonnée à la naissance et en provenance d’un asile pour pauvres. Elle ne porte comme noms que les insultes dont on l’affuble : Lamentations, Meretrix, la Souillon, la Bouffonne, l’Enfant, Zed. Bref, le type de récit qui aurait été omis par l’Histoire[11], ce qui en fait une fiction historique résolument originale et sensible.
Groff a l’habitude d’écrire plusieurs projets à la fois, sur des tables de travail différentes, ce qui crée des chambres d’écho. Matrix et Les terres indomptées ont d’ailleurs été écrits simultanément. Bien que Groff ait commencé par la rédaction des Terres indomptées, elle a terminé Matrix deux années plus tôt[12]. Ce dernier lève le voile sur le destin de Marie de France, la première femme de lettres à écrire en français et qui, contrainte à l’exil en raison de son statut de « bâtarde de sang royal[13] », a été faite prieure d’une abbaye.
Malgré le fait que ces projets se déploient dans deux univers distincts et qu’ils ont des modes narratifs différents, ils font partie d’une même lignée. En effet, ces deux œuvres, ainsi qu’un autre roman sur lequel Groff travaille[14], font partie d’une trilogie explorant l’idée qu’une grande part de nos souffrances actuelles provient, selon l’autrice, d’une mauvaise lecture de la Genèse :
« Dans la Bible, Dieu dit : “Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre, et l’assujettissez; et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout animal qui se meut sur la terre.” Je crois qu’il y a eu une grave erreur de traduction des verbes “assujettir” et “dominer”, qui impliquent tous deux la force et la hiérarchie. Je suis certaine que, quelle que soit la force éternelle qui a créé les choses si belles, délicates et merveilleuses que porte la Terre, des choses destinées à être savourées et chéries, cette entité n’entendait pas des coupes à blanc et des porcheries industrielles; mais plutôt qu’il fallait cultiver, prendre soin et assurer l’épanouissement de chaque être vivant qui évolue sur cette planète. Cette mésinterprétation a causé la perte des humains. Elle nous a amenés là où nous sommes aujourd’hui : au bord d’un désastre irréversible[15]. »
Très engagée politiquement, Groff a créé, en 2024, la librairie indépendante The Lynx, à Gainesville, où elle réside. L’autrice y porte des livres censurés aux États-Unis, des livres d’auteur·rice·s BIPOC et LGBTQ+ ainsi que des livres d’auteur·rice·s de la Floride.
C’est dans cette lutte, à la fois pour les oublié·e·s, pour la survie, pour la liberté d’expression et pour un monde meilleur, que Lauren Groff résiste, dans sa vie comme dans ses écrits, par la construction de personnages féminins d’une grande puissance et par sa plume précise et vibrante. Elle amène à penser le monde et la littérature telle une longue course qui nous propulse vers l’avant, mais dans laquelle on prend le temps de sentir le souffle du vent sur notre peau.
Elle se donnerait un nouveau nom né de sa lutte pour survivre sur ces terres nouvelles. Il y avait quelque chose de mal à voyager sans nom à travers ce pays sauvage; elle avait l’impression de traverser le monde sans peau.
Mais aucun nom correct ne lui vint à l’esprit, et la fièvre et la marche éteignirent cette idée en elle, et elle poursuivit sa route, toujours sans nom, sans maître, parmi les étendues sauvages[16].
[1] Elizabeth A. HARRIS, « How Lauren Groff, one of “our finest living writers,” does her work » dans The New York Times, [en ligne]. https://www.nytimes.com/2023/09/09/books/lauren-groff-vaster-wilds.html
[2] Inspiré des propos de Lauren GROFF dans Olivia TREYNOR, « Genesis according to Lauren Groff », ESSX, [en ligne]. https://www.documentjournal.com/2023/09/genesis-according-to-lauren-groff/
[3] Ce qui est aussi relevé par son éditrice, Sarah McGrath, de la maison d’édition Riverhead Books, dans Elizabeth A. HARRIS, « How Lauren Groff …», op. cit.
[4] Lauren GROFF, Les terres indomptées, op. cit., p. 153.
[5] Inspiré des propos de Lauren GROFF dans Olivia TREYNOR, « Genesis according to Lauren Groff », ESSX, [en ligne]. https://www.documentjournal.com/2023/09/genesis-according-to-lauren-groff/
[6] Lauren GROFF, Les terres indomptées, op. cit., p. 152.
[7] Elizabeth A. HARRIS, « How Lauren Groff… », op. cit.
[8] Inspiré des propos de Lauren GROFF dans Olivia TREYNOR, « Genesis according to Lauren Groff », op. cit.
[9] Ibid.
[10] Ibid.
[11] Inspiré des propos de Lauren GROFF dans Adrienne WESTENFELD, « Into the wild with Lauren Groff », Esquire, [en ligne]. https://www.esquire.com/entertainment/books/a45099338/lauren-groff-the-vaster-wilds-interview/
[12] Inspiré des propos de Lauren GROFF dans Elizabeth A. HARRIS, « How Lauren Groff », op. cit.
[13] Lauren GROFF, Matrix, traduit de l’anglais par Carine Chichereau, Québec, Alto, 2023, 256 p.
[14] Adrienne WESTENFELD, « Into the wild with Lauren Groff », op. cit.
[15] Notre traduction des propos de Lauren GROFF dans Olivia TREYNOR, « Genesis according to Lauren Groff », op. cit.
[16] Lauren GROFF, Les terres indomptées, op. cit., p. 153.
Lauren Groff (trad. Carine Chichereau)
Les terres indomptées
«Glorieux. Un renversement radical du cliché de l’aventure en forêt habituellement dominée par les hommes. Dans cette prose qui vit et respire sur la page, l’environnement prend vie. Groff imagine un monde où les humains s’adaptent aux contours de l’univers naturel plutôt que de le conquérir. Ce n’est pas un panégyrique d’un passé idyllique, mais une carte où se trace un sentier différent.»
The Boston Globe
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