
Je commençais à m’y faire. L’haleine des dortoirs, les corvées d’entretien, les quarts de travail à l’atelier, la gouiche dont ils ont l’audace d’affirmer qu’elle change de saveur d’un repas à l’autre. Les plus dupes, ceux qui survivent à coup de visualisation positive, y croient, « mmm, poulet! oh, des baies sauvages! », alors que la même pâte informe apparaît dans les assiettes jour après jour. Les heures à la fois molles et structurées, les interstices entre le sommeil, le travail, l’hygiène, l’alimentation, le sport, l’artisanat, la thérapie, la réorientation… Comme avec la gouiche, tout est une question de spin. Chacune de ces activités est pareille à la précédente, aussi insipide que la suivante. Rien de ce qu’on fait faire aux résidents n’a de sens. Et pourtant, ils restent. Les jours passent à la fois lentement et vite, ils s’effacent au fur et à mesure qu’ils recommencent, rien ne s’accumule, ni souvenir ni intention. L’invariance annule l’évolution.
C’est à ce moment que survient une bouffée. Comme dans : « une bouffée de monde ». On nous largue un arrivage de pensionnaires frais – le mot est fort, personne n’arrive ici tout à fait pimpant. Ils sont plutôt gris et ramollis, rendus dociles par la vie dans la rue, la misère accumulée. À moins qu’ils soient nés mous, qu’est-ce que j’en sais? Tout ceci est peut-être une grande entreprise d’eugénisme social. L’idée me fait rire, jaune et dans ma barbe. Rien ne fait obstacle aux pires pensées, tout peut être imaginé.
La structure de l’espace change, la pression interne se modifie. Soudain, il y a foule, on fait la file devant les lavabos et les douches, pour les repas, même pour entrer dans l’atelier. La bouffée me cause des bleus invisibles et des rages de dents. Je me colle aux fenêtres, le nez écrasé contre la vitre pour ne pas voir les reflets ternes de mes compagnes d’infortune – même sur une surface brillante, ce genre de personne réussit à être mate. Leurs semelles qui crient contre le linoléum, leurs voix comme un acouphène – tout conspire pour qu’elles me soient insupportables. Je finirai par m’habituer. Je suis malléable, je suis un chef-d’œuvre en plasticine. Après tout, c’est ce que sont les résidents: une classe d’humains à façonner. Pas vrai, Régine? (p. 51-52)
Les lits ont été transformés. Des sommiers de bois de synthèse surplombent désormais chacun nos lits. En leur centre est posée une boule blanche de la taille d’un pamplemousse. On dirait un œuf géant. Va-t-on nous obliger à couver?
En fin de journée, quand nous revenons, les œufs se sont métamorphosés. Il s’agissait de matelas en mousse hyper compressible. Je les trouve minces, je plains celles qui devront dormir là-dessus. Je nous plains, nous. Chacune a désormais un couvercle sur ses rêves.
À l’heure du coucher, personne ne mentionne l’impression que le ciel va nous tomber dessus. Maximilienne fait ses étirements – chaque matin, chaque soir, chien, cobra, guerrier et un imbroglio de torsions. Ruth pèle ses mains comme une clémentine, un petit tas de peaux mortes à son chevet. Jenie est allongée sur le dos, les yeux rivés sur la planche qui la surplombe, on la croirait dans une boîte.
« Vous, comment vous avez abouti ici? » La question de Ruth coule sur nous, forme une flaque au milieu de la pièce. Jenie répond la première : épuisement professionnel. Elle n’arrivait plus à fonctionner. « Ça n’a jamais été facile pour moi, de faire les choses comme les autres. » Je pense autiste. Elle dit : « Je suis autiste. » Je sens une onde passer des trois autres vers elle. Je me demande si elle la sent. Si moi aussi, j’ai cette capacité de partager des choses invisibles. « J’avais de l’argent de côté, mais du jour au lendemain, ça ne suffisait plus. Je ne comprenais plus rien. Je suis peut-être mieux ici. C’est plus simple. »
Maximilienne s’insurge, l’accusant d’être en barrage. Ruth lève une main modératrice dans le noir. « C’est facile de juger quand on est jeune et qu’on a des ressources. C’est pas comme ça pour tout le monde. » Elle-même s’est battue pour garder le logement où elle avait vécu soixante-seize ans. Elle y était née, à l’époque où les enfants dormaient trois par lit, douze par chambre. Mais après des mois de démarches, elle a dû abandonner. « Ç’a quasiment été un soulagement. Au moins, c’était fini. » Dans le noir, elles se tournent vers mon lit. La question se pose sur moi, c’est mon tour. Je n’en ai pas envie. Qu’est-ce que je pourrais leur dire, de toute manière? « Tu parles pas fort, Sidonie… » Je hausse les épaules sous l’œuf déployé. Quelqu’un va-t-il vraiment dormir là-haut? Est-il possible de nous empiler comme les incalculables fratries des anciens quartiers ouvriers?
« Avec un nez de même, elle est sûrement ici pour fouiner. Undercover, peut-être? » Dans le ton frondeur de Maximilienne, je n’arrive pas à départager la moquerie de la suspicion. « Oui, oui, c’est pour ça, son petit carnet », renchérit Ruth avec un gloussement.
Je me redresse; le dessus de ma tête accroche l’étage du haut. « Qu’est-ce que ça peut vous foutre que j’écrive? » Maximilienne tient la position du lotus en me dévisageant. « L’objectif de nos suivis, c’est avant tout de nous soutirer de l’information. Quand tu écris, tu leur donnes ce qu’ils cherchent, tout cuit dans le bec. »
Je me rabats sur mon oreiller comme sur un sac de nœuds. Moi aussi, je me suis battue. Je me suis débattue. Je n’ai rien fait. Je suis ici sans raison, pour les meilleures et les pires raisons. Personne n’aura rien de moi, parce que dans mon flot de mots je cours, je suis impossible à rattraper. Je vais écrire encore plus qu’avant, allonger mes phrases, remplir mes pages, ajouter des descriptions, des conversations oiseuses, des détours inutiles, des allégories et des fantasmes. Me complaire dans mes déconvenues, convertir mes états d’âme, générer des métaphores; romancer, broder, ergoter, exagérer. Je vais vous noyer d’information, toi et les autres. Je vais encoder l’essentiel, coudre la vérité dans un paquet de platitudes et d’injures et dans le récit assommant de mes rêves, et on n’y verra que du feu, et si dans cent ans des archéologues se penchent sur ce carnet, ils n’arriveront à rien, pas plus que les psychologues et les urbanistes et les démographes et les comptables et l’armée de fonctionnaires qui nous ont mis ici. (p.67 à 69)
Extraits sélectionnés et assemblés par l'autrice.
Catherine Leroux
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