Sophie Voillot Credit photo Pierre Crépô

Traductrice littéraire depuis près de 20 ans et plusieurs fois lauréate du Prix du Gouverneur général, Sophie Voillot se confie sur les rouages de la traduction de L’amour aux temps d’après, une anthologie de fiction spéculative bispirituelle et indigiqueer dirigée par Joshua Whitehead et publiée chez Alto en février 2022.

ALTO – La traduction de L’amour aux temps d’après présentait plusieurs défis : un collectif aux voix différentes; la présence de termes issus de langues autochtones dont la graphie peut varier entre l’anglais et le français, la nécessité d’adopter une langue neutre ou épicène et l’usage de néologismes propres à la science-fiction. Comment avez-vous tenu compte de tous ces éléments?

SOPHIE VOILLOT – J’ai souvent eu à effectuer des recherches sur les différentes translitérations de l’arabe, pour traduire Rawi Hage (Parfum de poussière, Le cafard, La Société du feu de l’enfer) par exemple. Non seulement cet aspect-là ne m’effraie pas, mais j’y prends beaucoup de plaisir. Un des cours que j’ai préférés dans le programme de traduction à l’université était une introduction à la phonétique. Ça me permet d’apprécier les graphies différentes des sons selon ce qu’on appelait dans le temps le «génie» de chaque langue. C’est génial!

Mais ce qui m’a le plus occupée ou préoccupée, c’est sans contredit l’écriture épicène et non genrée. Il a fallu que je prenne des décisions que j’ai appliquées dans l’ensemble de la traduction par souci de cohérence. Par exemple, utiliser «iel» et son pluriel «iels» comme équivalent de «they», et «læ» pour «them»; ou «quelqu’une» pour traduire «someone» qui désignait implicitement un personnage féminin. J’ai aussi choisi le point médian (·) comme séparateur dans la graphie inclusive de certains mots comme «auteur·es», et de l’insérer une fois seulement dans chaque mot. On remarquera en effet que je n’en ai pas mis entre le E et le S finals. Tout ça dans le but de rendre la lecture la plus fluide possible.

Et comme un texte littéraire doit pouvoir se lire à voix haute avec plaisir, quand j’avais le choix entre plusieurs tournures, je choisissais la plus facile à prononcer, ce que j’ai illustré par le choix, ici, d’utiliser «auteur·es» plutôt que «auteur·ices.»

Avez-vous trouvé du plaisir à travailler avec certaines de ces contraintes?

C’est l’activité que j’aime le plus au monde, un jeu sans fin auquel j’ai la chance inouïe de jouer pour gagner ma vie. Dans tout jeu digne de ce nom, il existe divers niveaux de complexité qui augmentent au fur et à mesure. Donc plus c’est complexe et difficile, plus j’aime ça!

Vous vous intéressiez déjà à l’écriture épicène avant d’amorcer ce projet. Avez-vous découvert quelque chose de nouveau sur ce sujet en travaillant sur L’amour aux temps d’après?

Ce qui est nouveau, c’est le début d’acceptation que l’écriture épicène commence à trouver dans le grand public. C’est loin d’être gagné, mais, à l’époque où j’ai commencé à m’y intéresser, elle faisait pousser les hauts cris à la plupart des gens, femmes y compris. Je me souviens d’une amie qui refusait de se dire écrivaine parce que ça rimait avec «vaine» (alors qu’on pourrait dire la même chose de «vain» et «écrivain»). Aujourd’hui, j’ai pu utiliser le pronom «iel» sans appréhension, puisque le Robert vient justement de l’inscrire dans ses pages. On avance!

Vous avez choisi d’ajouter un lexique à la fin du recueil, alors qu’il n’y en avait pas dans la version originale. Comment en êtes-vous arrivée à cette décision?

À la lecture de l’original, j’avais le sentiment que les auteur·es s’adressaient principalement à leurs pair·es: des jeunes autochtones queer. Et je trouve ça formidable parce qu’on a besoin de ça. Les jeunes queer ont besoin de ça. Et les jeunes autochtones ont sûrement besoin de ça aussi, bien que je ne puisse pas parler pour elleux. Sauf que la traduction, par définition, consiste à présenter un texte à d’autres lecteur·ices que son lectorat initial, en lui faisant franchir une barrière à la fois linguistique et culturelle. J’ai vite senti que, pour que l’opération ait des chances de réussir, il fallait rendre intelligibles au lectorat francophone les termes et expressions autochtones qui n’étaient pas explicités par le contexte.

Le fait que les nouvelles du recueil se passent toutes dans un univers futuriste et science-fictionnel vous a-t-il offert une liberté plus grande en matière lexicale?

Dans ce cas-ci, l’invention lexicale faisait partie de ma mission, si j’ose dire: là où les auteur·es y avaient recours, je devais le faire moi aussi. Et ailleurs aussi, par exemple en féminisant l’accord du mot hologramme («Son hologramme tridimensionnelle flottait…» dans Abacus) ou en inventant des mots-valises comme «implentilles » (équivalent de «lens implants»), toujours dans Abacus, ou «cyborgmenté» (équivalent de «cyborg-enhanced») dans Les enfants-semences. Bref, je me suis beaucoup amusée.

Avec la controverse autour de la traduction des textes de la poétesse afro-américaine Amanda Gorman par une traductrice blanche, la question de l’identité culturelle se retrouve au cœur de la traduction. Vous signez ici votre seconde traduction d’une œuvre écrite par des artistes autochtones. Comment percevez-vous ces enjeux? Votre approche est-elle différente lorsque vous traduisez ces textes?

Vers le milieu des années 90, je faisais du bénévolat dans un collectif de femmes queer dont faisaient partie plusieurs «femmes de couleur», comme on disait à l’époque, qui ont eu la patience et la générosité de se charger de l’éducation antiraciste des autres membres du groupe. J’en suis ressor- tie déterminée à devenir une alliée, c’est-à-dire quelqu’un·e qui essaie non seulement de ne pas faire partie du problème, mais de participer le plus possible à la solution.

Je comprends tout à fait le désir et le besoin d’auteur·es racisé·es, ou faisant partie de peuples et de cultures ayant subi les ravages du colonialisme, de ne pas voir leurs œuvres détournées ou même massacrées par des traducteur·es qui ne partagent pas le même vécu.

En traduisant ces deux œuvres d’artistes autochtones, je trouvais important de me rappeler que je ne sais pas ce que c’est d’être à leur place. J’ai fait très attention de ne rien tenir pour acquis, de tout chercher à comprendre. Et surtout de faire preuve de respect. Par exemple, pendant la correction des épreuves de L’amour aux temps d’après, la correctrice, par ailleurs excellente et pleine de bonnes intentions, voulait remplacer «indigiqueer» par un mot-valise composé des mots «autochtone» et «queer». Si on se fie strictement aux recommandations de l’OLF, elle avait raison: en français, il faut dire «autochtone» et non «indigène». On en a longuement discuté et j’ai tenu bon, parce que «indigiqueer» est une identité revendiquée par de nombreuses personnes qui sont à la fois queer et autochtones, et que je trouve beaucoup plus important de respecter cette identité.

Amour aux temps d'après oeuvre Dee Barsy

Joshua Whitehead (dir.)

L’amour aux temps d’après

Une anthologie de fiction spéculative bispirituelle et indigiqueer

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