Avec Le fil du vivant, Elsa Pépin explore le rapport au corps comme une frontière (poreuse) entre les vivants, dans la maternité, dans la drogue et dans sa lutte pour sa (sur)vie; le rapport également au désir de liberté, d’émancipation et de transgression qui fait fi des fins du monde. À travers cet inédit, elle remonte aux origines du livre, aux réflexions nées avec son fils sur la faculté de se dissoudre pour parfois mieux renaître.

«Pour construire un temple, il faut en détruire un.»

Nietzsche

Lorsque mon fils est né, deux ans et demi après ma fille, que les nuits blanches se sont ajoutées à la charge d’une fillette encore aux couches, j’ai découvert un état d’extrême fatigue, un lieu insoupçonné d’épuisement où j’ai cru me perdre. Toutes les forces de mon corps semblaient m’avoir quittée. Il m’a fallu puiser à même cette dissolution, me relever depuis cette condition où je n’étais plus moi-même. Une image m’est alors apparue, celle des années de ma jeunesse où l’on s’amusait justement à se perdre, à consommer des substances pour abandonner notre volonté à des forces extérieures. Nous souhaitions oublier un instant les chaînes sociales, nos rôles et nos identités, pour réapparaître selon des règles que nous inventions.

Le fil du vivant est né de l’intuition qu’il existe une parenté entre la maternité et ce que j’appellerais la pulsion dionysiaque, c’est-à-dire la recherche de la jouissance, de l’irrationnel, de l’oubli. Ce sont toutes deux des expériences qui nous font sortir de nous-mêmes, éprouver la porosité de nos êtres et modifier notre configuration. Mes lectures m’ont confirmé que Dionysos, dieu grec du vin, des mystères et de l’ivresse, est associé à la fertilité de la terre et de la vigne, intimement lié au cycle du monde végétal et à la féminité. Durant les rituels dionysiaques, les danses déchaînées conduisent à une transe extatique où l’on célèbre les forces nourricières de la terre. Dionysos y est entouré des Ménades, qui incarnent la furie, la folie et le débordement. Le lait, le miel et le vin jaillissent en abondance et se donnent sans compter durant ces fêtes dédiées au dieu de la fureur et de la subversion, mais aussi de la fécondité. La renaissance, depuis ces temps anciens, pactise avec l’ivresse.

Il pleut beaucoup dans Le fil du vivant. Un déferlement qui révèle les forces et les faiblesses de chaque personnage. Chez les Grecs aussi, l’eau est associée à une puissance à la fois destructrice et créatrice. Quiconque boit aux eaux du fleuve Léthé est condamné à l’oubli, assimilé à une perte d’identité. Mais le Léthé ne se résume pas au manque: il est aussi une puissance cathartique et salvatrice. Ses filles, les Charites, sont des divinités joyeuses de la végétation, qui, faut-il le rappeler, meurt pour revivre. Léthé est aussi une voie vers la connaissance qui implique une mort symbolique, qui n’est pas sans rappeler celle que procurent les drogues. Le Léthé permet une descente en soi et libère les forces obscures de la psyché. Il permet le renouvellement créatif et l’accès à la vérité. De la même façon, les drogues et le déluge jouent dans mon roman ce double rôle de menace et de voie vers le renouveau. Le cataclysme, comme les psychotropes, forcent les personnages à quitter le monde du connu pour se réinventer autrement. L’enfantement appartient aussi à ce courant à la fois destructeur et régénérateur. Les enfants de mon héroïne lui apprennent à regarder le futur non pas comme une course vers l’avant, mais comme une page blanche qu’ils modèleront à leur façon, selon des règles non encore formées. Ses enfants nous plongent dans un présent profond d’où émergeront d’imprévisibles futurs.

Il m’a semblé que ces expériences partagées, enracinées depuis l’Antiquité sur les berges du Léthé, pouvaient nous inspirer, en ces temps où l’avenir se trouve menacé par les bouleversements climatiques, où le point de rupture s’approche dangereusement. Et si la destruction des forces, l’oubli de soi, ce passage par une certaine anarchie étaient les voies vers un savoir nouveau ou un rapport renouvelé au monde? C’est l’idée que j’ai voulu explorer dans mon roman, à l’heure où tout le monde sonne le glas de notre civilisation, de nos écosystèmes et d’un ordre du monde détraqué.

Quand une mère cesse de dormir pour nourrir son enfant, qu’elle oublie son nom et la manière de maintenir en place tous ses morceaux, elle perd ses repères, puis doit en trouver de nouveaux, se façonner une nouvelle peau. Quand un consommateur de drogue s’éloigne de ses balises et se départit de son identité sociale, il disparaît pour apparaître autrement. Les courageux et les désespérés qui boivent l’eau du Léthé pour aller vers d’autres rives, d’autres inventions et réincarnations, abandonnent leurs réflexes conditionnés pour «s’installer au seuil de l’instant», investir le présent et se sortir des impasses et des paralysies. Le quadrillage rationnel du territoire et notre monde pensé selon les lois du progrès ont mené à leur saccage. Et si la réparation venait d’une approche plus intuitive et débauchée, une géométrie fractale, en phase avec le désordre de la vie, ses agencements irréguliers, libres et chaotiques? L’oubli et la sauvagerie dionysiaque invitent à faire confiance à nos capacités à créer de nouveaux temples, loin des anciens, fondés sur des principes et des valeurs caduques, à renouer avec le fil du vivant.

Crédit illustration : Cerca de mí, Teodelina Detry

Elsa Pépin

Le fil du vivant

C’est une histoire de corps, de prise et de déprise.

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