heather o'neill credit julie artacho

Le nouveau roman de Heather O’Neill se déploie en partie dans le Montréal opulent du xixe siècle, où les deux protagonistes, Sadie et Marie, entretiennent une relation si passionnément destructive qu’elle interfère avec le cours de l’histoire. L’autrice, fée marraine des marginaux, des orphelin·e·s rêveur·se·s et autres non conformistes, raconte l’inspiration qu’elle a puisée dans sa fréquentation des manoirs du Mile doré, aujourd’hui accessibles autrement qu’à une poignée d’hommes riches, architectures témoins d’une revanche de la misère sur la bourgeoisie.

À la fin du xixe siècle, soixante-dix pour cent de la richesse du Canada était concentrée dans les mains d’une cinquantaine d’hommes habitant un quartier de Montréal que l’on appelait à l’époque Uptown, et que l’on nomme aujourd’hui le Golden Square Mile, le Mile carré doré. Ils se firent construire, en haut de la rue Sherbrooke, au pied du mont Royal, de fabuleux manoirs dont chacun prétendait éclipser son voisin. Ces demeures comportaient des salles de bal, des jardins d’hiver, des tourelles. C’est dans les couloirs et les jardins de ces grandioses maisons que commence Perdre la tête.

Au gré des changements d’époque et des revers de fortune, les manoirs périclitèrent. Trente pour cent seulement de ces résidences subsistent aujourd’hui. Mais, chose étrange, alors que j’ai grandi dans la pauvreté à Montréal, j’en ai connu plusieurs intimement.

Lorsque j’étudiais à McGill, un certain nombre de ces maisons avaient été reprises par l’Université, puis intégrées au campus. Les cours que je suivais se donnaient dans différents édifices. Lors d’un cours d’art dramatique, je me suis retrouvée sur un proscenium chaussée de mes Converse, à déclamer les répliques d’une pièce de Sam Shepard. Je m’asseyais dans les merveilleux escaliers en bois pour manger un sandwich avec mes condisciples. Je me blottissais près d’une fenêtre, dans une niche aménagée à l’intention d’une aristocrate languissante, pour surligner mon manuel.

Certains de ces manoirs avaient été divisés et convertis en appartements bon marché. On pouvait reconnaître une maison divisée de la sorte à ce qu’une vingtaine de sonnettes étaient regroupées près de la grande porte en bois. Et des dizaines de vélos enchaînés à la grille à l’avant.

J’aimais vivre dans les petits appartements biscornus qu’abritaient ces demeures. J’adorais leurs portes d’entrée ornées de roses sculptées, leurs petites gargouilles hilares et leurs marches en pierre. Des carreaux aux motifs tarabiscotés habillaient les sols, et d’anciennes fresques décoraient les murs. Je rangeais ma bouteille de shampoing en plastique sur une saillie à côté d’un bain ouvragé à pattes de lion. La totalité de mes meubles avaient été trouvés dans les ordures. Cela donnait à ma misère des airs romantiques et européens.

À une certaine époque, une de mes amies habitait un appartement à l’intérieur d’un manoir en face du mien. Un soir, elle m’a invitée à prendre un verre sur le toit de sa demeure. J’ai traversé la rue au pas de course, sans regarder des deux côtés, en collants, un verre propre à la main. À un moment dans la soirée, son amoureux m’a dit qu’il me trouvait jolie et elle m’a poussée si fort que j’ai failli tomber en bas du toit. J’ai évité la chute en m’agrippant à un tuyau. Elle a juré que c’était un accident. Mais je ne lui ai plus jamais fait confiance. Nous marchions encore dans la rue bras dessus bras dessous, mais je savais désormais que c’était une meurtrière.

Elle venait d’une famille bien nantie, la mienne était pauvre. Elle le savait. Peut-être que de se retrouver dans cette vieille demeure lui donnait l’impression qu’elle avait le droit de me pousser en bas du toit. Qu’est-ce que je fichais à McGill, de toute façon. Pour qui est-ce que je me prenais, à croire que je pouvais me comporter comme si j’appartenais à la même classe qu’elle. Je ne connaissais donc pas ma place?

Mon amoureux avait aussi un appartement dans un manoir, un grand espace ouvert dont je m’imaginais que ç’avait jadis dû être une salle de bal. Étudiant en théâtre, il avait décidé qu’il voulait se spécialiser en éclairage de scène. Des faisceaux de projecteurs jaillissaient de vieux contenants de peinture vides installés dans les coins de la pièce. J’étais en train d’étendre de la margarine sur une tranche de pain quand, tout à coup, la pièce était plongée dans l’obscurité et je me retrouvais dans une flaque de lumière, la solitude incarnée. Une jeune fille sur un navire d’immigrants, qui s’arrête un instant pour constater à quel point ses rêves sont lointains encore, et s’apprête à entonner un solo.

Lorsque j’étais presque à court de fonds, c’est-à-dire tout le temps, j’allais consulter le babillard du pavillon des Arts. Il s’y trouvait souvent punaisées des annonces demandant des volontaires pour des expériences scientifiques, moyennant rétribution. Dans le cadre d’une expérience sur la douleur, on offrait cinq cents dollars. C’était toute une somme ! Je me suis rendue à l’adresse indiquée, qui s’est révélée être celle d’un immense manoir de l’avenue du Docteur-Penfield. J’ai poussé l’imposante porte ancienne pour me trouver dans le hall d’entrée d’une demeure d’allure victorienne dont le sol était couvert d’un superbe tapis, meublée de pièces anciennes massives, dotée d’un énorme escalier de bois. La maison, parfaitement silencieuse, paraissait vide. Je me sentais comme une gouvernante qui se présente dans une maison hantée pour prendre soin de deux enfants incroyablement mal élevés.

Un homme mince, timide, vêtu d’un trenchcoat, est apparu et m’a conduite dans une pièce convertie en laboratoire. Il m’a reliée à une machine et m’a administré des chocs tandis que la machine enregistrait ma douleur. Je me retrouvais soudainement dans un film français extrémiste.

Un jour, une travailleuse sociale m’a tendu un coupon et m’a dit de l’apporter au Centre des femmes, où se trouvait une réserve de vêtements d’occasion dans laquelle je pourrais fouiller. J’ai épié le contenu de chacune des pièces. Dans l’une, il y avait de vieux fauteuils disposés en rond, attendant que des gens y prennent place. Pas du tout le genre de décor qu’on se serait attendu à trouver dans une telle demeure. Le plancher, très vieux, craquait. Des dépliants sur la santé étaient disposés dans un présentoir métallique. On m’a désigné un petit escalier menant au sous-sol. Là, sur des cintres, étaient suspendus de vieux costumes pour hommes. Il y avait des paniers pleins de blouses et de chemisiers des années soixante-dix. Une boîte d’écharpes et de cravates. Et une rangée de chaussures de cuir. Je m’habillais de ces magnifiques vieux costumes. Je le fais encore.

Il est des gens pour recommander de ne jamais porter des vête- ments d’un même créateur de la tête aux pieds. Eh bien, je n’ai jamais aimé porter une même époque de la tête aux pieds. Et, suivant le même principe, je ne crois pas qu’une maison devrait être décorée avec des meubles et des accessoires qui datent tous de la même époque. J’aime les vieux immeubles qui gardent leur splendeur passée. Et qui portent les traces des gens, des époques, des années qui les ont traversés.

Ce sont ces manoirs qui sont devenus les résidences des jeunes aristocrates de mes romans. Et qu’en est-il des pauvres filles qui vivaient plus bas, dans ce que j’ai appelé le Mile sordide? Ces maisons étaient de construction si fragile que pas une n’a survécu.

Mais je peux m’imaginer ces filles même s’il ne reste pas la moindre trace des chambres où elles ont dormi. Des fillettes qui se tenaient nu-pieds au coin des rues dans l’espoir de vendre des bouquets de fleurs. Des filles qui portaient des paniers de lessive pleins de draps souillés. Ces jeunes filles vêtues d’uniformes de bonnes noir et blanc, leurs petites valises à la main, qui faisaient leurs adieux à leur mère avant de partir travailler dans une riche maison en haut de la montagne. Les fillettes employées dans les manufactures de vêtements, qui de leurs doigts menus coupaient les fils et nettoyaient les machines. Une fillette devenue prostituée à douze ans, en train de fumer une cigarette, ravie d’avoir, pour la première fois de sa vie, sa chambre à elle, son lit à elle. Leurs fantômes sont aussi présents que les manoirs décrépits, ces manoirs posés au pied de la montagne comme un groupe de jeunes filles qui se seraient assoupies sur un sofa pendant que la fête battait son plein.

Traduit de l’anglais par Dominique Fortier

Crédit photo : Julie Artacho


Perdre la tête | Heather O'Neill | Alto

Heather O’Neill

Perdre la tête

★★★ 1/2
«Roman foisonnant campé dans deux quartiers de la Montréal fantasmée de la révolution industrielle, le Mile doré et le Mile sordide, Perdre la tête alterne entre l’opulence et la misère, entre le sublime et le grotesque, entre l’innocence et la dépravation.»

Manon Dumais, Le Devoir

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