Couverture

Avec toute la finesse et l’audace qui caractérisent son œuvre, Larry Tremblay (L’orangeraie) livre une fable romanesque, miroir déformant qui ébranle nos préjugés et nos aveuglements volontaires, traversée par la question brûlante de la domination d’un sexe sur l’autre.

Samuel ne sait rien de la femme qu’il va épouser. Depuis des années, son père n’a ménagé aucun effort pour rendre son fils attirant, pour l’engraisser comme une volaille en vue du grand jour. La famille se réjouit, Madame est riche et les problèmes financiers se régleront bientôt. Samuel doit simplement se donner du temps pour l’aimer.

Sur l’île où habite Samuel, l’homme obéit à sa femme. Gare à celui qui tente de s’émanciper, car des vigiles armés surveillent les rues. Dans sa nouvelle demeure, il doit cohabiter avec Monsieur, le premier mari de Madame, et deux perroquets. L’ombre d’un enfant mort en bas âge assombrit la maisonnée.

Lorsque Monsieur meurt inopinément, Madame ramène à la maison un mari encore plus jeune, un enfant, et Samuel sent gonfler en lui une jalousie, puis une révolte, qui lui fera commettre un geste irréparable.

Époque
indéterminée
Lieu
une ville insulaire au climat chaud, aux quartiers denses, avec des jardins, à quelques heures de la mer
Thèmes
le mariage arrangé, les droits humains, la domination d’un sexe sur l’autre, la vieillesse, le deuil d’un enfant, l’accès à l’éducation, la violence domestique, l’oppression
Style et construction du récit
narration à la 3e personne du singulier, linéaire, avec quelques ellipses et de courts dialogues

Pistes de réflexion

  • Le roman repose sur un renversement, pour que le lecteur se questionne sur les injustices banalisées. Trouver d’autres exemples de renversements qui pourraient être fait pour jeter un éclairage vif sur des situations d’inégalité ou d’injustice.
  • À partir d’une fable ou d’un conte, faire un exercice d’écriture où l’on donne une voix à un des personnages, en laissant courir ses pensées sous forme de vers libres (voir l’exemple Les confidences de Samuel, écrit par Larry Tremblay: https://aparte.editionsalto.com/inedit/confidences-de-samuel/)
  • Lino a réalisé les couvertures de tous les livres de Larry Tremblay publiés chez Alto. Trouver comment chacune des illustrations intègre des éléments de l’histoire ou permet de souligner un thème. Jouer à l’éditeur en cherchant (ou en créant) des couvertures alternatives.

LECTURES COMPLÉMENTAIRES

L’orangeraie de Larry Tremblay

Certaines n’avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka

Mes seuls dieux de Anjana Appachana

Barbe bleue de Charles Perreault

Habibi de Craig Thompson

La ferme des animaux de George Orwell

VERS D’AUTRES ARTS

– Les illustrations de Lino

– Le théâtre de Larry Tremblay : Téléroman, Le ventriloque, Ogre

– Le film Drôle de genre de Jean-Michel Carré

Maîtriser sa voix. Un art difficile, surtout quand la nature vous l’a offerte avec cette petite dose de brutalité, déferlement de cailloux dans la gorge. À douze ans, quand Samuel commence à muer, son père est soulagé. Son fils possède une voix pleine de promesses pour enchanter sa future épouse. C’est sa façon de parler. Pour lui, le plaisir que l’homme donne à une femme se devine dans la caresse ferme de sa voix. Mais il prend soin de le mettre en garde : « Apprends vite à la maîtriser, mon fils. Apprends à ne pas élever la voix, à la retenir, à l’arrondir, à la polir, à verser du miel dans tes phrases. »

page 15 Alto régulier, p.17 du coda

Tous deux prennent l’habitude, le dimanche, de dîner à l’ombre de cette fleur exubérante. Madame se permet de boire du vin. Samuel souhaiterait en connaître le goût et surtout les effets. Elle demeure stricte : pas d’alcool pour les hommes. Elle lui raconte des horreurs sur des femmes permissives qui ont autorisé leur mari à boire avec elles. Elles le regrettent toujours par la suite. Un homme qui boit glisse dans la vulgarité, se comporte de façon indécente et compromet l’honneur de sa femme.

— Il y a des hommes qui perdent leur virilité. Ils deviennent de vraies loques humaines. Et ils finissent dans la rue, abandonnés par leur femme. Tu ne voudrais pas que cela t’arrive ?

Elle lui pose cette question en vidant son verre. Ils ont souvent cette discussion sur l’alcool et elle se termine toujours de la même façon. Madame lui jette un regard amusé, le prend par la main, l’attire sous le feuillage du grand mûrier. Le vin du dimanche la rend gaie et Samuel arrive à faire apparaître sous ses yeux la fillette effrontée qu’elle a dû être. Enivrée et joyeuse, elle lance ses vêtements dans les airs, certains s’accrochant aux branches au-dessus de leurs têtes, exhibe sa poitrine fatiguée et ses longues cuisses qui ont perdu leur fermeté. Habitué au parfum de son corps, Samuel sait comment faire durer le plaisir de Madame sans amoindrir le sien.

Ces ébats sous le mûrier ont été leurs moments les plus heureux, les mieux partagés dans la spontanéité de leurs gestes. Madame ne l’aime pas, elle aime son corps. Son désir s’adresse à ses mains, son torse, ses cuisses, sa barbe qu’elle ne se lasse pas de caresser, ses lèvres qu’elle entrouvre avec une langue impatiente. Elle boit sa jeunesse qui se fane et Samuel, consentant, y trouve du soulagement.

p.80 du Alto régulier, p.84 du coda